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Réforme des retraites : L’épineux héritage du prochain gouvernement

Réforme des retraites : L’épineux héritage du prochain gouvernement

Le système des retraites tient encore, mais ses marges de manœuvre se réduisent. Face au vieillissement démographique, à la faible couverture de la population active et aux déficits structurels de plusieurs régimes, la réforme ne pourra plus être indéfiniment différée. 

Le prochain gouvernement devra s’attaquer à un dossier à la fois financier, social et politique.

La réforme des retraites reste l’un des dossiers les plus sensibles de la relation entre l’Exécutif, les syndicats et le patronat.

Le dossier s’est d’ailleurs invité de nouveau dans le round du dialogue social ouvert le 17 avril 2026 à Rabat.

Sur le papier, l’urgence ne fait plus vraiment débat. Les chiffres des autorités financières montrent un système encore capable de payer les pensions, mais dont plusieurs régimes présentent des déséquilibres structurels.

Le rapport sur la stabilité financière 2025, élaboré par Bank Al-Maghrib, l’ACAPS et l’AMMC, le souligne clairement : les améliorations financières enregistrées récemment ne remettent pas en cause les fragilités de fond.

En effet, en 2025, les principaux régimes de retraite ont encaissé 73 milliards de dirhams de cotisations auprès de 5,1 millions de cotisants. Dans le même temps, ils ont versé 75,3 milliards de dirhams de prestations à 1,5 million de pensionnés.

Au total, les réserves constituées par ces régimes atteignaient ainsi 340,8 milliards de dirhams, en progression de 4,3% sur un an. Mais ce montant ne constitue pas une marge disponible : il correspond à des actifs destinés à couvrir des engagements futurs.

C’est précisément sur ce terrain que le diagnostic devient préoccupant.

Le régime des pensions civiles de la CMR reste le principal point de tension. En 2025, ses cotisations ont atteint 35,6 milliards de dirhams, en hausse de 11,7%, alors que les prestations se sont établies à 41,1 milliards, en progression de 4,7%.

Le déficit technique s’est certes réduit, passant de 7,3 à 5,4 milliards de dirhams. Le solde financier, de 3,6 milliards, a permis de limiter le déficit global à 2 milliards de dirhams contre 4,1 milliards en 2024. L'amélioration est réelle. Mais elle ne change pas la nature du problème.

Les projections réalisées sur la base des données de 2025 situent l’horizon de viabilité de la CMR-RPC entre cinq et six années. Les augmentations salariales accordées dans le cadre du dialogue social ont amélioré les recettes du régime, mais elles n’ont pas suffisamment modifié sa trajectoire de long terme.

Le ministère de l’Economie et des Finances avait d’ailleurs indiqué que ces mesures avaient contribué à repousser l’horizon d’épuisement des réserves de 2028 à 2031.

Pour sa part, le RCAR présente une situation différente, mais son déficit technique reste élevé. En 2025, le régime a collecté 3,8 milliards de dirhams de cotisations pour 8,4 milliards de prestations. Le déficit technique s’est établi autour de 4,5 milliards de dirhams.

Le régime a toutefois bénéficié d’un solde financier de 4,9 milliards de dirhams, ce qui lui a permis de dégager un solde global positif de 221 millions de dirhams.

Le RCAR dispose par ailleurs d’un horizon de viabilité estimé à 29 ans, soutenu notamment par une assise financière importante et renforcée par les récentes revalorisations salariales. 

La pression est donc beaucoup moins immédiate que pour la CMR. Mais les autorités soulignent également sa sous-tarification structurelle qui, combinée aux augmentations salariales, «induisent une dégradation des indicateurs d’équilibre à long terme».

La CNSS offre, elle aussi, une image plus favorable en apparence. Sa branche long terme a enregistré en 2025 un excédent global de 2,4 milliards de dirhams.

Les cotisations ont atteint 20,3 milliards de dirhams contre 18,3 milliards de prestations. Mais là encore, la tendance mérite attention. L’excédent global était de 4 milliards de dirhams en 2024. Il a donc sensiblement diminué en un an.

Surtout, les projections de l’ACAPS donnent à la branche long terme de la CNSS un horizon de viabilité limité à dix ans et un taux de préfinancement de 58%, traduisant, selon le rapport, «une sous-tarification structurelle des droits octroyés».

Le diagnostic officiel identifie plusieurs paramètres susceptibles d’être ajustés : le taux de cotisation, l’âge de départ à la retraite et le mécanisme d’acquisition des droits.

La CIMR constitue, à ce stade, l’exception. Avec 13,2 milliards de dirhams de cotisations en 2025 pour 7,5 milliards de prestations, le régime a dégagé un solde technique de 5,7 milliards et un solde global de 8,9 milliards. Les évaluations actuarielles confirment sa viabilité sur l’ensemble de l’horizon de projection.

Le problème ne touche donc pas toutes les caisses avec la même intensité.

Une démographie qui change la donne

Au-delà des chiffres financiers, il y a une réalité beaucoup plus lourde : la démographie. Le Maroc vieillit rapidement. Selon les données issues du recensement de 2024, près de 5 millions de personnes ont désormais 60 ans ou plus contre 3,2 millions en 2014. Cette population progresse à un rythme annuel de 4,6%, très supérieur à celui de la population totale.

Le rapport entre actifs et retraités se dégrade lui aussi. De 12 actifs pour un retraité en 1986, il n’en reste plus que 1,7 aujourd’hui. Et lorsque le nombre d’actifs par retraité diminue fortement, l’équilibre devient mécaniquement plus difficile à maintenir.

«Le faible taux de couverture de la population active, conjugué au chômage élevé, fragilise encore davantage les régimes de retraite», nous confiait l’économiste Hassan Edman.

Le problème est donc double. Il faut assurer la pérennité financière des régimes existants tout en élargissant la couverture retraite à une population active encore largement exclue. La Cour des comptes avait estimé, dans ses travaux sur les exercices 2019-2020, que la couverture retraite globale ne dépassait pas 43% de la population active. Environ 6,3 millions d’actifs n’étaient alors pas couverts.

Le CESE a, de son côté, souligné qu’une part importante des personnes âgées de plus de 60 ans ne bénéficiait pas d’une pension de retraite.

La réforme ne peut donc pas se limiter à sauver les équilibres financiers des caisses. Elle doit aussi répondre à une question sociale : comment construire une couverture retraite pour les travailleurs qui en sont encore exclus ?

L’élargissement de la base des cotisants peut améliorer les équilibres, mais il ne constitue pas une solution automatique. Encore faut-il que les nouveaux affiliés cotisent suffisamment et pendant une durée suffisamment longue.

De 2016 à la réforme systémique

Le Maroc n’est pas parti de zéro. La réforme paramétrique de 2016 a permis de relever progressivement l’âge légal de départ à la retraite dans le secteur public, d’augmenter les taux de cotisation et de modifier les modalités de calcul des droits.

La Cour des comptes avait notamment estimé qu’elle avait prolongé l’horizon de viabilité du régime des pensions civiles de 2021 à 2027 selon les hypothèses retenues à l’époque, tout en réduisant fortement le déficit cumulé projeté. Mais cette réforme n’a pas supprimé le déséquilibre.

Les projections financières récentes montrent même que les marges gagnées à l’époque se sont progressivement réduites.

La question qui se pose désormais est celle d’une refonte du système. Le principe défendu par les autorités consiste à aller vers une architecture à deux pôles : un pôle public et un pôle privé, avant une convergence vers un régime unifié.

L’objectif est de rapprocher progressivement des régimes aujourd’hui caractérisés par des règles différentes en matière de cotisations, de droits, de gouvernance et de financement.

Sur le plan technique, plusieurs leviers sont disponibles, dont notamment relever l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans, tous secteurs confondus, augmenter les cotisations, modifier le mode de calcul des pensions, ralentir l’acquisition des droits ou accroître la contribution publique.

Aucun de ces leviers n’est neutre. Une hausse des cotisations renchérit le coût du travail et réduit potentiellement le revenu disponible des salariés. Un relèvement de l’âge de départ augmente la durée de cotisation et réduit mécaniquement la période de versement des pensions, mais il reporte l’accès à la retraite.

Une modification du calcul des pensions réduit les engagements futurs, mais peut affecter le niveau des revenus des futurs retraités.

Enfin, un recours accru au budget de l’Etat transfère une partie de la facture vers le contribuable. Le débat ne porte donc pas seulement sur la retraite, mais davantage sur la répartition de son coût entre salariés, employeurs, retraités et contribuables.

C’est précisément ce qui explique la difficulté politique du dossier. «Nous sommes contre toute réforme qui se fait aux dépens des salariés et qui touche les acquis. La population des retraités est la plus impactée par la baisse du pouvoir d’achat et la mauvaise conjoncture», nous disait Mostafa Hasni, membre de la Confédération démocratique du travail, tout en appelant à une amélioration de la gouvernance des caisses et à une gestion plus moderne.

Miloudi Moukharik, secrétaire général de l’Union marocaine du travail, adopte une position tout aussi ferme : «la réforme de la retraite ne peut se faire au détriment des travailleurs».

Le syndicat accepte d’ouvrir la discussion sur les cotisations, à condition que l’effort soit majoritairement supporté par les employeurs. En revanche, il rejette une hausse obligatoire de l’âge de départ et toute baisse des pensions. Le rapport de force est donc posé.

D’un côté, les projections financières réclament des ajustements. De l’autre, les syndicats refusent que la facture soit principalement supportée par les travailleurs. Entre les deux, le prochain gouvernement devra trouver un compromis.

Le coût de l’inaction

Les législatives 2026 ajoutent une difficulté supplémentaire. En cette année électorale, l’on se doutait bien qu’une réforme qui touche directement l’âge de départ, le montant des pensions ou les cotisations est particulièrement difficile à porter politiquement. Mais le fait d’avoir encore repoussé le dossier a également un coût.

Le rapport sur la stabilité financière 2025 avertit que le retard dans la mise en œuvre de la réforme systémique risque de réduire les marges de manœuvre disponibles et d’accroître le coût de sa mise en œuvre.

C’est toute l’ambiguïté du dossier. Plus le gouvernement attend, plus la réforme peut devenir difficile. Mais plus il agit vite, plus il s’expose à une contestation sociale.

Le prochain gouvernement héritera donc d’un dossier techniquement documenté, financièrement pressant et politiquement explosif.

Il saura cependant où se situent les fragilités. Il lui faudra alors du courage politique pour mener cette réforme impopulaire. Car chaque année supplémentaire sans réforme réduit un peu plus les marges de manœuvre et augmente le coût des arbitrages à venir.

D.William

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