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Culture : Le cinéma, un grand-angle sur la société

Culture : Le cinéma, un grand-angle sur la société

«Le cinéma, c'est un désir très fort de marier l'image au son». C’est l’une des meilleures définitions du cinéma. On la doit à David Lynch, auteur, entre autres, de «Elephant Man», «Blue Velvet», «Lost Highway», «Wild at Heart» ou encore l’excellent «Mulholland Drive». 

 

Abdelhak Najib 
Écrivain-critique de cinéma
 

 

Cette vision du cinéma est curieusement partagée par tous ceux qui ont marqué l’histoire du septième art par une manière de voir et une façon toute particulière de faire. Satyajit Ray, Akira Kurosawa, Abbas Kiarostami, Andrei Tarkovski, Ingmar Bergman, Alfred Hitchcock, Frank Capra, David Lean, Federico Fellini, Luis Bunuel, Luigi Comencini, Luchino Visconti, Youssef Chahine, Asmae El Bakri, Abderrahmane Sissako, Souleymane Cissé, Nikita Mikhalkov, Pavel Lounguine, Wim Wenders, Bertrand Tavernier, Manoel De Oliveira ou encore l’éternel Bela Tarr. Pour toutes ces figures, si le film réussit cette alchimie entre les images et les sonorités, incarnées en dialogues et en musique, avec tout ce qui va avec comme support de lumière, décor et espace, nous sommes forcément face à une œuvre de cinéma.  C’est exactement ce qui fait l’immense différence entre une œuvre de télévision et une œuvre de cinéma, comme le précise David Lynch : «La télévision, c'est du télé-objectif, tandis que le cinéma, c'est du grand-angle». L’alchimie consiste à faire vivre ce grand angle au-delà des mots, mais avec l’image. Dans ce sens, la musique est un excellent moyen de conjuguer des idées. Tout comme la photographie, l’éclairage, l’impact de la lumière. Quand on a cette maîtrise de son sujet, on peut comme Youssef Chahine se faire plaisir, comme on le voit dans cet extrait : «J’ai voulu tout à la fois écrire, diriger et jouer mon trentième film afin d’extraire cette fois, non pas une, mais quatre frustrations, qui, accumulées, ont failli me conduire au suicide : celle de l’acteur rentré que je suis, celle d’avoir vu me filer entre les doigts pour les succès faciles de la télé cairote, le jeune Mohcen Mohieddine que j’avais patiemment formé pour être mon acteur-fétiche et qui, comme Omar Charif jadis m’a finalement échappé; celle de tout créateur égyptien contemporain dont le travail est en butte à une administration qui trompe et  dépouille ceux-là mêmes qu’elle devrait défendre… La frustration enfin du Festival de Cannes 1985 où tout indiquait que mon film «Adieu Bonaparte», ou en tout cas, Mohsen Mohieddine, remporterait un prix et où nous nous sommes finalement retrouvés assommés, abandonnés, sans même une fleur». On le voit bien, même un Youssef Chahine porte en lui des griefs incurables. C’est dire que le métier de cinéaste est si dur, si implacable, face à une industrie qui peut laminer les uns et les autres tel un rouleau compresseur. On voit aussi que quand on est habité par son travail, on y met toute son âme jusqu’au suicide envisagé pendant un moment par l’auteur de la Trilogie alexandrine. C’est le même cas pour un cinéaste comme Nagisa Oshima qui a attenté à sa vie pour pouvoir faire son cinéma. Ces cas extrêmes montrent à quel point faire du cinéma est une affaire sérieuse et non un jeu ou une manière de se faire connaître comme beaucoup l’incarnent aujourd’hui au Maroc, en Europe, aux USA et ailleurs, avec cet objectif premier : faire du fric et avoir des femmes. Pourtant, festivals, nominations et prix ne sont pas le dernier souci d’un auteur véritable. A ce propos, Abbas Kiarostami dit ceci de si vrai : «Pour moi, la compétition ne veut rien dire. Il faudrait être prétentieux pour penser que, si vous êtes sélectionné à Cannes, c'est parce que votre film fait partie des 20 meilleurs de l'année sur l'ensemble de la production mondiale».  Pour l’écrasante majorité des réalisateurs marocains, faire partie d’Un certain regard ou de La Quinzaine des réalisateurs est une fin en soi.  David Lynch insiste à ce propos sur une chose cardinale : «Ne réalise pas un film s'il ne peut pas être celui que tu veux véritablement faire». Combien de réalisateurs marocains font véritablement leurs films dont ils ont rêvés, qu’ils portent profondément dans l’âme ? Très peu. C’est pour cela que les films sont en-deçà de toute qualité acceptable, et ce, à tous les niveaux : mise en scène, lumière, photographie, placement de la caméra, montage, musique, costumes, décors… C’est tellement bâclé que c’en est lamentable. Et cela prétend faire du cinéma ! Même le strict minimum n’y est pas. Et comme ça passe, comme c’est filmé et en boîte, comme c’est projeté sur un écran, on devient réalisateur, on s’en gargarise et on ne touche plus terre. C’est exactement cette attitude qui porte un coup fatal à toute volonté de faire œuvre de cinéma au Maroc. Une formation très moyenne puisque les formateurs eux-mêmes, dans leur majorité, ne sont pas bien outillés pour apporter du savoir, des aptitudes basiques inexistantes, un manque cruel de culture générale potable, aucune expérience dans le domaine, beaucoup de prétention et un égo surdimensionné. Ce sont là des ingrédients qui achèvent de tuer toute prédisposition à faire œuvre de créativité. Alors comment demander à des personnes dénuées de tout sens artistique, de toute vision philosophique et humaine de la vie, de toute volonté d’apprendre et d’approfondir leurs connaissances de nous faire rêver avec du cinéma bien fait ?  «Face à un film, on n’est pas obligé de comprendre pour aimer. Ce qu’il faut, c’est rêver», précise David Lynch, à juste titre, car tout est  question de création de rêves. Mais pour y arriver, il faut avoir appris, longuement, il faut s’exercer, côtoyer les meilleurs, voir et revoir des milliers de grands films, lire, lire beaucoup, aimer les arts, aller au cinéma, poser des questions, ne jamais se croire arrivé nulle part, mais garder à l’esprit qu’on est constamment des apprentis. Quand Francis Ford Coppola l’affirme lui-même, à plus de 80 ans passées, lors de la projection de son dernier opus, intitulé «Megalopolis» et que des débutants qui ont fait des essais sur une plateforme digitale affirment avec insolence qu’ils savent ce qu’ils font, il faut s’en laver les mains. Et c’est exactement cela le grand problème du cinéma au Maroc. Tout le monde prétend tout savoir. Tout le monde affirme être capable de gagner un Oscar ou une Palme d’Or, tout le monde avance que son travail est incompris et qu’il est injustement non récompensé pour l’excellence de son travail ! En plus de trente ans de travail sur le cinéma, j’ai eu à fréquenter des dizaines de réalisateurs. Tous, sans exception, sont des génies, affirment-ils. Tous savent tout et s’ils avaient les millions de dollars de Martin Scorsese, ils feraient mieux que «Taxi Driver» et «Raging Bull». Dans le tas, un réalisateur m’a un jour dit, sans sourciller, qu’il a donné des conseils à Jim Sheridan pour l’aider à réussir son film et que le réalisateur irlandais n’en avait fait qu’à sa tête et que son film était mauvais. Pourtant l’Irlandais a signé «Au nom du père», il a raflé tous les prix. Il a marqué le monde du cinéma aux Oscars, à la Berlinale, aux Bafta et ailleurs. Et le réalisateur marocain ? il continue d’accuser le monde entier de ne pas avoir compris qui il est. Voici, exactement, la différence des états d’esprit quand on veut faire œuvre de création. Il y a ceux qui prennent des risques, qui travaillent, qui font ce qu’ils ont à faire. Et il y a ceux qui ne font rien et se plaignent tout le temps en insultant la terre entière. Ceci, sans parler du choix des sujets et de la manière de traiter une histoire pour en faire une œuvre qui touche l’humain en nous, puisque c’est là la finalité de tout travail artistique. Avec des sujets plats, une écriture  sans reliefs, avec des dialogues stupides, le tout mâtiné d’une mise en images médiocre, comment prétendre faire du cinéma ?  «L'un de mes thèmes centraux est le monde où l'on ne peut vivre en restant soi-même, où la vie n'est possible que si l'on devient un autre», écrivait Nagisa Oshima, qui a payé un lourd tribut à la censure, à l’administration et ses lourdeurs et à l’acharnement du gouvernement japonais contre lui. Pourtant, il a inscrit son nom en lettre d’or dans les annales du cinéma. David Lynch ajoute ceci, qui sonne si à propos quand on veut faire un film qui va directement au cœur de celui qui le reçoit : «La vie est très, très compliquée; donc on devrait pouvoir faire des films tout aussi complexes». Complexe, a-t-il précisé, et non faussement compliqué ou alors brouillon, confus, sans queue ni tête partant dans tous les sens, sans la moindre structure interne ni ossature porteuse. Autrement dit, il faut puiser dans le cœur ce que l’on veut montrer en images. Et ce qui est extrait du cœur doit être un sentiment et une sensation à la fois profonde et vivace comme la souffrance que l’on ne sait jamais exprimé dans les films au Maroc, alors que «La souffrance ne se comprend pas, elle se ressent. Elle est affaire de sensation, non d’intellect, de cœur, non d’esprit», comme le souligne Abbas Kiarostami. Et ce qui vaut pour la douleur vaut pour le bonheur, la joie, le plaisir, l’extase, le rire, l’éclat, en somme tout ce dont manque cruellement le cinéma au Maroc, qui donne à voir des sensations tronquées, des sentiments faux et des situations humaines folkloriques, remplies de clichés et de lieux communs. Ce cinéma tel qu’il est abordé au Maroc par un grand nombre de réalisateurs, de producteurs, d’acteurs, d’actrices et de scénaristes doit avoir beaucoup de recul pour se poser les bonnes questions, avec d’abord celle-ci, pourquoi faire un film ? Qu’est-ce que je veux dire dans ce film ? Autrement, pas la peine.

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