Le texte actant la réforme du statut des étudiants en médecine, pharmacie et médecine dentaire a été publié au Bulletin officiel. L’objectif est de combler le déficit en personnel soignant tout en réconciliant les futurs médecins avec le service public.
Le Maroc soigne son système de santé. Enfin !, diront certains. Car il y avait urgence de réformer, d’investir et surtout de trouver des femmes et des hommes capables de faire tourner la machine sanitaire d’un pays de près de 38 millions d’habitants. En effet, depuis plusieurs années, le Royaume accumule les grands chantiers, à travers notamment la généralisation de la couverture sociale, le déploiement des Groupements sanitaires territoriaux (GST), la modernisation des hôpitaux, la régionalisation de l’offre de soins… Mais il manquait une pièce maîtresse à ce puzzle : les ressources humaines. Or, sans médecins, sans spécialistes, sans infirmiers et sans personnel qualifié, il ne peut y avoir un système sanitaire efficient et efficace.
C’est dans ce contexte que le gouvernement a présenté, vendredi 15 mai, le nouveau décret relatif au statut des étudiants en médecine, pharmacie et médecine dentaire. Ce nouveau texte, publié au Bulletin officiel, est présenté comme une réponse pragmatique au déficit national en personnel soignant et comme une tentative de réconciliation entre l’Etat et une génération d’étudiants longtemps ballottée entre frustrations, grèves et incertitudes professionnelles.
Pendant des années, les étudiants en médecine ont eu le sentiment d’être considérés comme une variable d’ajustement. Le long conflit autour de la réduction des études médicales à six ans avait profondément tendu les relations avec les pouvoirs publics. Grèves et sit-in se sont multipliés, avec en toile de fond une inquiétude réelle : celle de voir la qualité de la formation sacrifiée sur l’autel des statistiques et des besoins quantitatifs. Aujourd’hui, l’Etat semble avoir compris qu’on ne construit pas un système de santé moderne contre les futurs médecins, mais avec eux.
Logique d’attractivité
Le nouveau décret apporte, dans ce cadre, plusieurs évolutions majeures. La plus symbolique est sans doute la réduction progressive de la durée d’engagement dans le secteur public, qui passe d’un régime pouvant atteindre huit ans à un régime pérenne de trois ans à partir de 2032. Cette disposition traduit un changement de paradigme, d’autant qu’on abandonne progressivement une logique quasi coercitive pour aller vers une logique d’attractivité. Car on peut retenir un médecin par la contrainte administrative, mais on ne pourra l’empêcher par la suite de partir vers le privé ou l’étranger. Le véritable défi est de leur donner envie de rester et de servir dans le public.
C’est sous cet angle qu’il faut apprécier l’intégration des résidents dans un cadre statutaire plus stable, avec l’attribution de l’indice 509 dès la première année de résidanat. L’objectif est de reconnaître enfin le statut social et professionnel des jeunes médecins en formation et de leur offrir davantage de stabilité matérielle, une meilleure visibilité et des conditions d’exercice moins précaires.
De même, le gouvernement tente aussi d’accélérer la spécialisation. Désormais, l’accès au concours d’internat sera possible dès la quatrième année contre la cinquième auparavant. Il s’agit ainsi de raccourcir les délais sans compromettre la formation, afin d’injecter plus rapidement des spécialistes dans le circuit hospitalier public. Le pari est ambitieux. Selon les projections officielles, la réforme pourrait permettre l’intégration de plus de 6.641 médecins spécialistes supplémentaires dans le secteur public d’ici 2032, avec un rythme de 2.000 lauréats par an contre environ 1.300 auparavant. Et ce, grâce à une augmentation de 133% des capacités de formation entre 2020 et 2025.
Ces chiffres traduisent l’ampleur du déficit accumulé. Mais le gouvernement assure aujourd’hui avoir dépassé le seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (23 médecins pour 10.000 habitants) concernant la répartition des médecins dans le secteur public, avec 25 médecins pour 10.000 habitants en 2025 et un objectif de 45 médecins pour 10.000 habitants à l’horizon 2030.
Les défis créés par l’AMO
Dans un contexte où le Maroc a longtemps souffert d’un déséquilibre territorial criant, certaines régions vivant une véritable désertification médicale, avoir davantage de médecins ne résout pas automatiquement la question de leur répartition. En effet, beaucoup de jeunes praticiens rechignent encore à exercer dans des zones éloignées où les conditions de travail restent difficiles, les équipements parfois insuffisants et les perspectives de carrière limitées.
Le défi de la territorialisation sanitaire demeure donc entier. Les Groupements sanitaires territoriaux, présentés comme l’épine dorsale de la nouvelle gouvernance sanitaire, devront justement répondre à cette problématique. En théorie, ils doivent permettre une gestion plus souple, plus régionalisée et mieux adaptée aux besoins locaux. En pratique, leur réussite dépendra de leur capacité à améliorer concrètement le quotidien des professionnels de santé. Car le malaise au sein du système de santé ne se résume pas à une question de salaire ou de statut. Il touche aussi aux conditions de travail, à la surcharge dans les hôpitaux publics, au manque de moyens et à l’épuisement professionnel. Surtout que la généralisation de l’AMO a créé une nouvelle demande massive de soins, avec des millions de Marocains auparavant éloignés du système sanitaire qui veulent désormais accéder à des traitements et services hospitaliers dignes. C’est une avancée sociale majeure. Mais qui exerce une pression colossale sur un système déjà fragilisé.
Former plus de médecins devient donc une priorité nationale. Encore faut-il former mieux. L’Etat semble en être conscient. D’où l’insistance sur le rôle central de l’hôpital public comme passage obligé pour acquérir une spécialité. D’où aussi la volonté de renforcer les infrastructures hospitalières et universitaires dans plusieurs régions afin d’alléger la pression sur Rabat et Casablanca.
Bref, il semble y avoir une réelle volonté étatique de mener à bien ce chantier immense. Un chantier qui est l’un des socles de l’Etat social tant revendiqué par le gouvernement actuel. Un chantier qu’il faudra forcément réussir pour un Maroc qui ambitionne de devenir une puissance régionale émergente.
F. Ouriaghli