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Croissance : Le grand malentendu

Croissance : Le grand malentendu

Le Maroc affiche des performances macroéconomiques solides et une résilience saluée par les observateurs. Mais ces résultats peinent à se traduire dans le quotidien d'une grande partie de la population. Le wali de Bank Al-Maghrib reconnait lui-même ce décalage entre les indicateurs économiques et le ressenti des citoyens.

Dans son rapport annuel présenté au Roi le lundi 20 juillet, le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, met le doigt sur ce qui constitue sans doute le principal défi du Maroc d'aujourd'hui : le fossé grandissant entre les performances économiques affichées et le vécu quotidien des citoyens.

Le constat est d'autant plus intéressant qu'il ne remet nullement en cause les progrès réalisés par le pays. Au contraire. Les indicateurs macroéconomiques témoignent d'une économie qui a fait preuve d'une remarquable résilience malgré une succession de crises internationales, de sécheresses et de tensions géopolitiques. Les équilibres macroéconomiques se consolident, les investissements dans les infrastructures se poursuivent et le Maroc continue de renforcer son attractivité.

Pourtant, quelque chose ne fonctionne plus dans la traduction de ces performances en bien-être collectif.

Abdellatif Jouahri résume cette situation avec une franchise peu commune. «Ces dernières années, un décalage important a été observé entre les performances économiques objectivement mesurées et le ressenti des citoyens», a-t-il dit.

Cette phrase traduit une réalité que les statistiques seules ne peuvent appréhender. Une croissance économique peut être réelle sans être ressentie. Un PIB peut progresser pendant que l'inquiétude sociale s'installe. Les agences de notation peuvent saluer la solidité des fondamentaux alors que les ménages continuent de voir leur pouvoir d'achat s'éroder.

Pourquoi un tel décalage ?

Le gouverneur de la Banque centrale apporte une réponse limpide. Le véritable maillon faible de l'économie marocaine reste l'emploi. Depuis plusieurs années, la croissance crée moins d'emplois qu'auparavant, tandis que le chômage, le sous-emploi et surtout l'inactivité continuent de toucher des millions de Marocains. Les jeunes sont les premières victimes de cette situation, avec près de trois millions d'entre eux en dehors de l'école, de la formation et du marché du travail.

Autrement dit, la croissance existe, mais elle n'intègre pas suffisamment. «L’emploi, principal vecteur d’intégration sociale et d’accès aux services de base, a été le maillon faible de l’économie nationale», souligne Jouahri. Tout est là.

Le citoyen juge la santé d'une économie à travers son salaire, son emploi, la qualité des services publics, ses perspectives d'avenir et celles de ses enfants. Lorsque ces dimensions stagnent ou se dégradent, les bons résultats macroéconomiques deviennent presque abstraits.

A cela s'ajoute un autre facteur tout aussi déterminant : les inégalités. Le rapport souligne que le niveau de consommation des ménages les plus aisés reste plus de sept fois supérieur à celui des plus modestes. 

Les écarts entre villes et campagnes demeurent également considérables. Dès lors, une partie de la population peut avoir le sentiment que la croissance bénéficie surtout à certains territoires, à certains secteurs ou à certaines catégories sociales.

Le ressenti devient alors un indicateur politique autant qu'économique. C'est précisément pourquoi Jouahri ne se contente pas d'établir un diagnostic. Il rappelle qu’il faut «une poursuite de l’amélioration du rythme de la croissance et, surtout, une meilleure répartition de ses retombées». Toute la question est là. La croissance devra désormais être plus créatrice d'emplois, plus inclusive et plus équitable territorialement et socialement. Sans cela, le fossé entre les indicateurs économiques et la perception des citoyens continuera de se creuser. Comme le dit Jouahri, «le défi aujourd’hui est de veiller en permanence à ce que les conditions nécessaires à la durabilité de ces avancées, à leur accélération et à une meilleure répartition de leurs retombées soient pleinement réunies».

La nuance est essentielle. Il ne s'agit pas de choisir entre croissance et justice sociale. Il s'agit de faire en sorte que la première produise réellement la seconde.

Le Maroc n'est d'ailleurs pas un cas isolé. Dans de nombreuses économies, les gouvernements sont confrontés à la même problématique : des indicateurs qui s'améliorent tandis que le pessimisme progresse dans l'opinion publique. Les économistes parlent désormais d'un «déficit de perception». 

Le mérite du rapport de Bank Al-Maghrib est précisément de reconnaître cette réalité sans détour. C'est une invitation à dépasser la satisfaction que procurent les bons chiffres pour s'interroger sur leur impact concret dans la vie quotidienne.

C’est dire que les performances économiques constituent une condition nécessaire du développement, mais elles ne suffisent plus. Désormais, le véritable indicateur de réussite sera la capacité à réduire l'écart entre les tableaux statistiques et le quotidien des citoyens.

F. Ouriaghli

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