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Développement territorial : «Le succès de cette réforme se mesurera à sa capacité à résorber les disparités intrarégionales»

Développement territorial : «Le succès de cette réforme se mesurera à sa capacité à résorber les disparités intrarégionales»

Face aux disparités territoriales persistantes, le Maroc engage une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré. Pour Dr Selma Sidki, professeur d’économie internationale à l’Université Mohammed V, cette réforme marque un tournant majeur dans la gouvernance économique du Royaume, avec l’ambition de faire des régions de véritables moteurs de croissance, d’emploi et d’équité sociale. Entretien.

 

Propos recueillis par D. William

Finances News Hebdo : Le Maroc engage une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré. Dans quel contexte économique, social et territorial cette réforme intervient-elle aujourd’hui ?

Selma Sidki : La réforme intervient dans un contexte économique et social marqué par plusieurs défis. Sur le plan économique, le pays a connu des années successives de sécheresse qui ont pesé sur la valeur ajoutée agricole qui est une composante essentielle de la valeur ajoutée globale, et par conséquent sur la croissance économique et des postes nets d’emploi créés chaque année sur le marché du travail. Sur un autre registre, les crises géopolitiques en Ukraine et au Moyen-Orient ont pesé lourdement sur les prix des matières premières, notamment ceux de l’énergie sur les marchés internationaux, induisant une hausse générale des prix, par le biais d’une inflation importée, et par conséquent une baisse du pouvoir d’achat des citoyens. Ces chocs économiques ont eu une résonnance sociale immédiate. Dans ce contexte, bien que le gouvernement ait déployé des efforts en matière de programmes sociaux, notamment celui des transferts monétaires directs, leur impact n’est pas encore pleinement visible sur l’amélioration des conditions de vie des citoyens. Cela s’explique d’abord par les délais naturels de transmission de telles mesures, mais aussi par la complexité technique du passage d’un régime de compensation universel à un régime basé sur le ciblage. Cette transition exige un ciblage rigoureux pour limiter les biais d’inclusion et d’exclusion, rendant une période d’ajustement indispensable pour garantir que le soutien atteigne effectivement les éligibles. C’est pour dire que cette réforme tombe à point nommé. Il ne s’agit pas d’une simple avancée dans le processus de régionalisation, mais d’une réponse opportune à des expressions sociales en quête de conditions de vie plus favorables, ainsi qu’à des disparités territoriales qui ne peuvent plus tarder à être résorbées.

 

F. N. H. : Plus largement, cette nouvelle architecture territoriale marque-telle, selon vous, une véritable rupture dans la gouvernance économique du Maroc ou s’agit-il surtout d’une évolution institutionnelle supplémentaire ?

S. S. : Oui, cette nouvelle architecture territoriale marque une véritable rupture dans la gouvernance économique du Maroc. Les nouveaux programmes de développement territorial intégré visent le développement territorial en tenant compte des spécificités et des besoins économiques et sociaux des régions et de chaque commune dans la même région. Ces programmes seront conçus dans une logique participative entre les citoyens et les acteurs locaux, ce qui constitue une rupture avec la logique de développement imposée par le centre, où les programmes et les projets sont décidés ailleurs et en dehors des régions.

 

F. N. H. : Le gouvernement insiste sur la réduction des disparités territoriales. Quels sont aujourd’hui les principaux freins économiques qui empêchent certaines régions marocaines de décoller durablement ?

S. S. : Les différents programmes et politiques sectoriels que le Maroc avait engagés depuis le début des années 2000 pour soutenir la croissance et stimuler le développement n’ont pu profiter à toutes les régions ni à toutes les couches sociales. Les disparités sociales et territoriales trouvent leurs origines dans les inégalités régionales en termes de programmation des investissements, de projets structurants et de budgets alloués aux régions, notamment les budgets d’investissement. Seulement deux régions accaparent d'ailleurs presque la moitié des budgets d’investissement chaque année. Les disparités régionales sont aussi considérables en termes d’accès aux services sociaux, notamment l’éducation et la santé, qui ont un lien direct et de cause à effet avec la croissance et le développement économiques. L’accès à une éducation de qualité n’est pas le même dans toutes les régions, et les écarts sont également marqués entre l’urbain et le rural au sein d'une même région. Il en est de même pour l’accès aux services de santé, où la couverture sanitaire est très en deçà des standards internationaux, sauf pour quelques régions. Paradoxalement, ces deux secteurs bénéficient de budgets importants, mais leur gouvernance pose problème et les différents programmes conçus pour réduire les disparités territoriales n’ont pas pu produire l’impact social souhaité pour plusieurs raisons : ils ont été lancés avant les réformes et les mises à niveau nécessaires des secteurs concernés. Si l'on prend l’exemple du Ramed, le lancement de ce programme majeur n’avait pas été précédé par une mise à niveau du secteur de la santé; l'arrivée de nouveaux bénéficiaires a ainsi pesé sur le système sanitaire sans permettre l’accès à des services de qualité, sans oublier les biais d’inclusion et d’exclusion qui ont accompagné le programme.

 

F. N. H. : Le gouvernement mise sur une approche territoriale fondée sur les besoins exprimés localement. Cette méthode peutelle réellement réduire les disparités régionales au Maroc ?

S. S. : Oui, bien évidemment, les besoins ne sont pas identiques dans toutes les régions et les défis économiques et sociaux ne sont également pas les mêmes. L’approche empruntée pour la mise en place des programmes de développement territorial intégré est fiable dans la mesure où la collecte des besoins au niveau local permettra une réponse, en termes de programmes et politiques, adaptée aux besoins (une sorte «de politiques à la carte»), et c’est l’essence de l’équité territoriale. Cette approche, combinée à la politique des projets structurants dont bénéficient les régions, permettra certes de réduire les disparités régionales, à condition que, dans le futur, les régions bénéficient, sur un même pied d'égalité et selon leur potentiel, de ces projets structurants.

 

F. N. H. : Il est prévu près de 210 milliards de dirhams sur huit ans pour financer cette nouvelle génération de programmes territoriaux intégrés. Ce niveau d’investissement peut-il réellement transformer les dynamiques économiques régionales du Maroc et quels pourraient être les principaux impacts macroéconomiques de ces programmes sur la croissance nationale ?

S. S. : Certes, il s'agit d'un niveau d’investissement conséquent, s'élevant en moyenne à plus de 25 milliards de dirhams par an. L’essentiel aujourd'hui est de se focaliser sur les régions défavorisées en vue de réduire les disparités territoriales. Il convient de dynamiser l’attractivité de ces territoires pour attirer les investissements nationaux et internationaux, vecteurs de croissance et d’emplois. Cela ne peut être réalisable qu’à travers un diagnostic rigoureux des potentiels économiques et humains de chaque zone, afin d’orienter les capitaux en fonction des avantages comparatifs locaux. L’investissement public doit pleinement jouer son rôle de levier, notamment dans les territoires les plus démunis. La création de véritables écosystèmes autour des secteurs porteurs de chaque territoire est la clé pour que ces programmes génèrent des retombées positives durables sur la croissance et l’emploi.

 

F. N. H. : Le texte insiste justement sur la création d’emplois et l’attractivité des territoires. Quels secteurs économiques pourraient bénéficier le plus de cette réforme ?

S. S. : Il est évident que chaque région a ses secteurs favoris, et c'est pourquoi la réforme ne peut pas s'appliquer de manière uniforme. L’attractivité des territoires et la création d’emplois dépendent de la capacité de chaque région à dynamiser ses propres moteurs économiques et ses atouts existants. C'est à travers cette spécialisation territoriale que les régions pourront s’inscrire pleinement dans la dynamique des Métiers mondiaux du Maroc. Pour les régions de l'axe atlantique, notamment Tanger-Tétouan et CasablancaSettat, l’impact se fera ressentir sur l'industrie automobile et l’aéronautique grâce à une gestion plus agile du foncier et des projets. En revanche, pour des régions comme le Souss-Massa ou encore RabatKénitra, l’enjeu sera de moderniser l’agro-alimentaire pour sécuriser la valeur ajoutée face à la sécheresse. De même, les régions du Sud et du Draa-Tafilalet pourront valoriser leurs avantages comparatifs pour attirer les investissements internationaux dans les énergies renouvelables et l'hydrogène vert. In fine, chaque région a un rôle précis à jouer dans la stratégie industrielle de l'État et au profit de son propre développement économique. Le défi pour la gouvernance locale est de faire un diagnostic rigoureux de ses potentiels pour orienter les budgets d’investissement vers ces secteurs porteurs.

 

F. N. H. : La réforme prévoit de faire de la région un véritable levier du développement économique. Les collectivités territoriales marocaines disposent-elles aujourd’hui des compétences et des ressources humaines nécessaires pour assumer ce rôle ?

S. S. : La réforme territoriale au Maroc a pour objectif de faire de la région le vrai moteur du développement économique. Cependant, l’expérience sur le terrain a révélé un décalage majeur entre les textes juridiques et la réalité des ressources humaines locales. Sur le plan législatif, les compétences des conseils régionaux ont été élargies, notamment pour stimuler l’investissement et piloter les Plans de développement régionaux. Le problème réside dans l’exercice effectif de ces prérogatives, qui se heurte à un manque flagrant de capital humain. Les collectivités territoriales souffrent d'un déficit d'attractivité face au secteur privé et à l’administration centrale, ce qui bloque le recrutement de profils qualifiés. C’est précisément pour dépasser ce blocage et attirer un capital humain qualifié que la réforme mise sur la création de mécanismes capables d'offrir des niveaux de rémunération compétitifs et des perspectives de carrière motivantes. L’enjeu n'est pas seulement de recruter, mais d'installer un statut valorisant pour la fonction publique territoriale afin de stabiliser ces compétences à l’échelon local. C’est cette mise à niveau du capital humain qui va permettre de basculer vers les nouveaux modes de management indispensables à l'efficacité des territoires.

 

F. N. H. : Le renforcement des ressources financières des régions constitue un axe majeur de la réforme. Jusqu’où peut aller l’autonomie financière des régions sans créer de nouveaux déséquilibres entre territoires riches et territoires moins développés ?

S. S. : L’autonomie financière des régions est une condition sine qua non pour la réussite du chantier de la régionalisation avancée, et plus particulièrement de la nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré. Elle traduit la déclinaison effective des compétences des régions et constitue un impératif à l’effectivité de la décentralisation. C’est dans ce sens que la réforme prévoit un renforcement de l’autonomie financière des régions, par une augmentation de 20% des budgets régionaux globaux, la définition d’un plancher de transferts financiers de l’État de l’ordre de 12 milliards de dirhams par an à l’horizon 2027 et le partage des impôts nationaux à hauteur de 5% de l’IR et de l’IS, et 20% des taxes sur les contrats d'assurance. Ceci dit, le renforcement de l’autonomie financière des régions, quoique porteur d’une dynamique économique et sociale majeure dans les territoires, comporte également le risque d’élargissement des disparités déjà existantes entre les régions et est susceptible de créer de nouveaux déséquilibres. Les ressources financières des régions sont, à la base, le résultat de l’activité économique de chaque territoire; par conséquent, les régions dont les dynamiques économiques sont créatrices de richesse et d’emplois sont les plus dotées en ressources et seront les plus à même de tirer profit du renforcement de leur autonomie financière, alors que ce n’est pas le cas des régions où l’activité économique est faible. Dès lors, le vrai défi aujourd’hui est de compléter le dispositif juridique par des mécanismes en mesure de pallier ces éventuels déséquilibres, tout en renforçant l’autonomie financière des régions, parce qu’elle est indispensable, comme déjà signalé, à la réussite de la déclinaison de la régionalisation avancée et du développement territorial équilibré.

 

F. N. H. : La transformation des agences régionales d’exécution des projets en sociétés anonymes inspirées du secteur privé peutelle améliorer l’efficacité de la dépense publique ? Quels en sont les risques ?

S. S. : Le plus important réside dans le changement du mode de gestion pour une meilleure efficience de l’affectation de la dépense publique. La transformation des agences régionales d’exécution des projets en sociétés anonymes permettra l’introduction d’un mode de management inspiré du secteur privé, notamment par l’allégement des procédures administratives jugées parfois lourdes et lentes, ainsi que l’alignement des niveaux de rémunération sur le secteur privé, ce qui peut attirer les profils à même de répondre aux défis de la régionalisation avancée et du développement territorial à vitesse unique, comme voulu par Sa Majesté le Roi, que Dieu Le glorifie. Cette transformation aura aussi un impact sur les modalités de financement des régions et la capacité de lever des fonds sur le marché, comme vient de le faire la région Casablanca-Settat. Toutefois, cela induit des risques, notamment des risques de conflits d'intérêts entre les directeurs des sociétés (non élus) et les élus, un affaiblissement du pouvoir de décision des élus locaux et un risque de concentration des projets dans les grandes préfectures, ce qui défavorise l’équité provinciale qui reste le but du développement territorial intégré. Néanmoins, ces risques doivent être perçus en tant que défis à relever plutôt que des freins à l’accomplissement de la réforme.

 

F. N. H. : Au-delà des annonces institutionnelles et financières, quels seront, selon vous, les principaux défis qui détermineront le succès ou l’échec de cette réforme territoriale ?

S. S. : A mon sens, la réussite de la réforme territoriale en cours dépend étroitement du profil et du calibre des futurs élus issus des prochaines échéances électorales, ainsi que de la synergie concrète entre ces élus et les autorités régionales. Au-delà de la réduction des déséquilibres entre les différentes régions du Royaume, le succès de cette réforme se mesurera à sa capacité à résorber les disparités intrarégionales. La gouvernance territoriale demeure ainsi le pivot qui conditionnera l'effectivité de la régionalisation avancée. Ce nouvel écosystème ne pourra toutefois fonctionner sans l'aboutissement réel de la déconcentration administrative. Si la réforme tente d'institutionnaliser cette coopération en clarifiant les compétences partagées et en injectant des ressources, le cadre législatif se heurtera inévitablement à la réalité des pratiques. Sans une autonomie de décision réelle accordée aux responsables régionaux vis-à-vis de l'administration centrale, la déconcentration pourrait freiner la réforme, ce qui transformerait la gouvernance partagée en une simple déconcentration technique, bloquant ainsi l'initiative des acteurs régionaux au profit des arbitrages de l’État central. Dès lors, la solution cruciale est de procéder à un transfert du pouvoir décisionnel de l’administration centrale vers les directions régionales, afin de libérer les initiatives locales des lourdeurs de concentration administrative. Enfin, pour garantir la réussite sur le long terme, il devient indispensable de créer des synergies entre le système éducatif et les spécificités économiques dans chaque région. Cette convergence stratégique est la voie pour garantir une meilleure adéquation entre la formation des jeunes et les besoins réels du marché du travail au sein de chaque territoire.

 

 

 

 

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