Casablanca accueille, du 20 au 22 octobre, le Forum-Salon international de la mobilité, du transport et de la logistique «Logiterre 2026».
Avec la participation de plus de 40 pays, cette rencontre entend placer le transport et la logistique au cœur des stratégies de développement africain, à travers le renforcement des infrastructures et la facilitation des échanges commerciaux.
D.W
Le transport et la logistique s’imposent comme des leviers déterminants de la compétitivité des économies africaines. Dans un environnement international marqué par les tensions géopolitiques et les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la capacité des pays du continent à mieux connecter leurs territoires devient un enjeu économique crucial.
C’est autour de cette ambition que s’est ouverte, mardi 20 octobre à Casablanca, la troisième édition de Logiterre. Réunissant des responsables gouvernementaux, des institutions africaines, des organisations professionnelles et des opérateurs économiques, ce rendez-vous entend dépasser le cadre d’un simple échange d’expériences pour faire émerger des solutions concrètes aux difficultés qui entravent la circulation des marchandises et le développement du commerce intraafricain.
Pour Mustapha Chaoune, président de l’Union africaine des organisations de transport et de logistique et fondateur du Logiterre, l’enjeu est de faire de cette rencontre un espace de concertation entre les acteurs du continent et les organisations régionales et internationales. «C’est la première fois que toutes ces organisations se réunissent lors de cette édition pour débattre, échanger et trouver des solutions aux obstacles et aux problématiques rencontrés, et pour développer leurs secteurs à travers le continent africain, notamment en matière d’infrastructures et d’harmonisation des réglementations. Cette rencontre constitue également une occasion de partager l’expérience marocaine, qui est une expérience de premier plan dans le domaine du transport et dont les pays africains peuvent tirer profit», souligne-t-il.
La question de la gouvernance du secteur figure également parmi les priorités. La fluidité des échanges dépend autant de la qualité des réseaux de transport que de la coordination entre les administrations, de la simplification des formalités et de la convergence des cadres réglementaires. Pour les pays africains, ces différents chantiers conditionnent la réduction des coûts logistiques et l’amélioration de l’accès aux marchés.
«Nous avons aussi une autre ambition, celle de voir le secteur du transport à Casablanca retrouver la bonne voie. Au niveau national, le transport routier n’a pas bénéficié, comme d’autres secteurs, de réformes profondes et structurelles. Le chantier est donc immense, et l’ambition plus grande encore. Nous sommes aujourd’hui à Casablanca, où se réunissent des pays africains et européens pendant trois jours, afin de trouver des solutions et de pousser à l’adoption de politiques publiques qui accordent toute leur place aux économies du transport», affirme Mustapha Chaoune.
Cette ambition prend une dimension particulière dans le contexte de la Zone de libreéchange continentale africaine (ZLECAf). L’ouverture des marchés ne peut, en effet, produire pleinement ses effets sans des infrastructures interconnectées, des procédures harmonisées et des services logistiques performants. Les pays enclavés restent particulièrement concernés par ces contraintes, qui renchérissent l’acheminement des marchandises et compliquent leur accès aux marchés internationaux.
Le Maroc accélère ses projets structurants
Cette problématique se trouve au centre de l’intervention d’Abdessamad Kayouh, ministre du Transport et de la Logistique. Il a rappelé que les perturbations du commerce international renforcent la nécessité de disposer de systèmes de transport capables d’assurer la continuité des échanges, tout en améliorant la compétitivité des entreprises africaines.
«Le monde connaît aujourd’hui une période d’instabilité et d’incertitude qui affecte directement les chaînes d’approvisionnement et le commerce international. Dans ce contexte, le transport et la logistique jouent un rôle de plus en plus important dans le renforcement de la compétitivité des économies. Toutefois, l’exploitation des potentialités africaines demeure confrontée à plusieurs difficultés, notamment le niveau élevé des coûts logistiques, l’insuffisance des connexions entre les réseaux de transport, les difficultés liées aux procédures de passage aux frontières et les obstacles qui entravent la fluidité des échanges commerciaux entre les pays africains», a précisé le ministre du Transport et de la Logistique.
Pour le Maroc, la réponse repose sur une stratégie associant le développement des infrastructures nationales et le renforcement des connexions avec les pays du continent. Cette orientation s’inscrit dans une approche de coopération Sud-Sud et vise à consolider le rôle du Royaume comme plateforme de liaison entre l’Afrique, l’Europe et les marchés internationaux.
Dans cette perspective, le ministre a mis en avant l’importance des infrastructures portuaires, routières et logistiques engagées dans différentes régions du pays. «Tanger Med, connecté à plus de 180 ports dans le monde, dont une quarantaine en Afrique, constitue l’un des principaux atouts de cette stratégie. Le futur port de Nador West Med doit renforcer les capacités du Royaume en matière de commerce international, tandis que le port atlantique de Dakhla est appelé à jouer un rôle majeur dans les connexions avec l’Afrique subsaharienne», a-til assuré.
Le développement de la voie express Tiznit-Dakhla, les projets de zones logistiques et les efforts d’harmonisation des procédures de transit s’inscrivent dans la même dynamique. L’objectif est de fluidifier les mouvements de marchandises et de faciliter les échanges entre les opérateurs économiques.
«L’initiative royale visant à permettre aux pays du Sahel dépourvus de façade maritime d’accéder à l’océan Atlantique s’inscrit pleinement dans cette vision. Cette initiative ouvrira de nouvelles perspectives pour améliorer la connectivité régionale et facilitera l’accès de ces pays aux marchés internationaux. Elle traduit également l’engagement du Royaume en faveur de la coopération SudSud, de la solidarité et du développement partagé, au service d’une prospérité commune», a souligné Kayouh.
Le programme marocain concerne également le transport ferroviaire. Le ministre a évoqué un investissement d’environ 134 milliards de dirhams à l’horizon 2030, destiné notamment au prolongement de la ligne à grande vitesse de Kénitra à Marrakech, au développement des trains de proximité et à la modernisation du réseau. Les projets ferroviaires liés à Nador West Med et la liaison envisagée entre Marrakech et Agadir participent aussi à cette volonté de mieux articuler les différents modes de transport.
Le Cameroun appelle à une approche continentale coordonnée
La connectivité africaine suppose toutefois une coopération qui dépasse les frontières nationales. Jean Ernest Masséna Ngalle Bibehe, ministre des Transports du Cameroun, a insisté sur la portée politique et économique de cette ambition, estimant que les infrastructures doivent être pensées comme des instruments d’intégration et de rapprochement entre les peuples.
«Les infrastructures de transport ne sont pas de simples ouvrages techniques. Elles sont des liens vivants entre les peuples, des leviers d’intégration économique et des facteurs de paix, de stabilité et de solidarité. L’ambition de nos assises est donc de faire du transport et de la logistique non plus de simples fonctions d’accompagnement de l’activité économique, mais de véritables instruments de transformation structurelle, de compétitivité et de prospérité partagée», a-t-il souligné.
Le ministre des transports camerounais a également relevé les principaux obstacles auxquels sont confrontés les pays du continent, notamment l’insuffisance ou vieillissement des infrastructures, ruptures entre les réseaux, coûts logistiques élevés, difficultés de transit et besoins importants de financement.
À ces contraintes s’ajoutent les exigences de durabilité environnementale et de sécurisation des flux.
Le Cameroun entend notamment miser sur le développement de corridors multimodaux et transnationaux afin de renforcer les échanges entre l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest. Le corridor Bamenda (Cameroun) - Enugu (Nigéria) illustre cette volonté de relier les espaces économiques et de faciliter l’accès des pays de l’intérieur aux infrastructures portuaires. Le pays prévoit également plusieurs projets ferroviaires destinés à améliorer la desserte régionale.
«La fraternité entre les États africains ne peut rester un idéal abstrait. Elle doit se traduire par des actions concrètes, au premier rang desquelles figure la connectivité effective de nos territoires. Cette ambition politique forte appelle naturellement des réponses techniques rigoureuses, réalistes et surtout coordonnées», a-t-il insisté.
Le ministre a plaidé pour la simplification et l’harmonisation des procédures douanières et frontalières, la digitalisation des formalités et l’interopérabilité des systèmes entre les États. Autant de mesures susceptibles de réduire les délais et les coûts de transport, tout en améliorant la compétitivité des corridors africains.
Durant les trois journées de Logiterre 2026, les échanges ont porté sur les moyens de renforcer les réseaux de transport, de développer les partenariats entre les acteurs publics et privés et de faciliter les échanges commerciaux à l’échelle continentale.
Pour les organisateurs, l’enjeu consiste désormais à transformer les discussions en propositions opérationnelles, capables d’alimenter les politiques publiques et d’accélérer les réformes nécessaires au développement du secteur.
«Les corridors, leviers stratégiques de la ZLECAf»
Louis Cheick Sissoko, président du Conseil économique, social et culturel de l’Union africaine (ECOSOCC) au Mali, met l’accent sur les infrastructures, la facilitation des échanges et la mobilisation des financements pour accélérer l’intégration économique africaine. Il souligne également l’importance de l’expérience marocaine en matière de développement de la connectivité continentale.
«Pour les 16 pays africains sans littoral, y compris le Mali, chaque kilomètre de corridor, chaque poste-frontière et chaque jour d’attente au port pèsent directement sur le prix des marchandises. La ZLECAf ouvre un marché de 1,4 milliard de personnes, mais la concrétisation de ses promesses dépendra largement de notre capacité à faciliter les échanges. Selon la Banque mondiale, près des deux tiers des gains attendus viendront de cette facilitation. La promesse de la ZLECAf se jouera donc dans nos ports, sur nos routes, sur nos rails et à nos frontières», note-t-il.
Et d’ajouter que «le Maroc occupe une place importante dans cette dynamique africaine, notamment à travers son expérience en matière d’infrastructures et de connectivité. Pour transformer les corridors en véritables artères économiques, il ne suffit pas de construire des routes ou des ports. Il faut également harmoniser les procédures et traduire les engagements politiques en actions concrètes». Selon lui, «l’Afrique doit mobiliser entre 130 et 170 milliards de dollars par an pour combler son déficit d’infrastructures. Les budgets publics ne peuvent répondre seuls à ces besoins. Les partenariats public-privé constituent un levier essentiel, à condition de disposer de projets bien préparés, d’un cadre juridique stable et d’un partage équitable des risques. Nous devons également mobiliser davantage l’épargne africaine, notamment celle des fonds de pension, des fonds souverains et des assureurs, afin de financer durablement les infrastructures et les corridors stratégiques du continent».