Le veto russe au Conseil de sécurité n’a pas pris Rabat de court. Dans un entretien accordé samedi soir à 2M, Nasser Bourita a révélé que le Maroc connaissait à l’avance la position de Moscou et avait choisi de ne pas tenter de la modifier.
Une décision assumée qui, selon le chef de la diplomatie, ouvrait deux issues favorables au Royaume : une nouvelle consécration du plan d’autonomie ou la fin du mandat de la MINURSO.
Le Maroc savait que la Russie allait opposer son veto au projet de résolution américain sur le Sahara. Et il n’a rien entrepris pour l’en dissuader. C’est l’une des principales révélations de Nasser Bourita, qui s’est exprimé samedi 31 octobre sur 2M, au lendemain du double échec des projets de résolution soumis au Conseil de sécurité des Nations unies. Le ministre des Affaires étrangères a expliqué que Moscou avait informé Rabat de ses intentions plusieurs jours avant le scrutin. Une rencontre avec son homologue russe, Sergueï Lavrov, sur instructions du Roi Mohammed VI, avait notamment permis de clarifier la position russe.
Plutôt que de négocier des modifications du texte américain pour éviter le veto, le Maroc a maintenu son approche. « On n’a pas perdu notre temps, on n’a même pas essayé de les convaincre », a affirmé Bourita.
Le choix était, selon lui, parfaitement assumé. Faire adopter une résolution affaiblie par des concessions aurait prolongé un cadre que Rabat juge désormais inadapté aux évolutions du dossier. À l’inverse, le blocage ouvrait la possibilité de remettre en cause les mécanismes onusiens qui régissent le différend depuis plus de trois décennies.
Deux scénarios anticipés par Rabat
Le projet américain, soutenu par onze membres du Conseil de sécurité, prévoyait de faire du plan d’autonomie sous souveraineté marocaine la seule base des négociations. Il proposait également de transformer la MINURSO en MINUSO, en supprimant la référence au référendum dans son appellation. Son adoption aurait représenté une nouvelle avancée après la résolution 2797 d’octobre 2025. Mais son rejet ne constituait pas non plus, dans les calculs de Rabat, une issue défavorable.
La Russie ayant opposé son veto au projet américain, puis échoué à faire adopter son propre texte de reconduction de la mission, aucun nouveau mandat n’a été accordé à la MINURSO, arrivée à échéance le 31 octobre. Bourita a décrit cette situation comme un résultat que la diplomatie marocaine avait anticipé. Dans le premier scénario, le Conseil de sécurité consacrait davantage l’autonomie sous souveraineté marocaine. Dans le second, le mécanisme de maintien de la paix hérité de 1991 cessait de bénéficier d’un mandat.
Cette lecture éclaire la satisfaction exprimée par le Cabinet royal dans son communiqué du 30 octobre, qui présente la non-reconduction de la mission comme une étape vers la clôture définitive du dossier du Sahara aux Nations unies.
La fin d’un mécanisme devenu obsolète, selon Bourita
Pour le chef de la diplomatie, la MINURSO ne correspond plus à la réalité politique et diplomatique du dossier. Son appellation renvoie toujours à un référendum dont l’organisation est bloquée depuis des décennies, alors que le processus politique s’est progressivement orienté vers la recherche d’une solution fondée sur l’autonomie.
Bourita a également remis en question l’efficacité de la mission dans sa fonction d’observation du cessez-le-feu, après l’annonce par le Polisario de sa rupture avec cet engagement en novembre 2020. La disparition du mandat doit désormais entraîner, selon le ministre, le retrait des personnels, des équipements, des véhicules et des symboles de la mission dans les provinces du Sud.
Il a toutefois précisé que le Maroc ne procéderait pas à une expulsion. Le départ devrait être organisé en concertation avec les Nations unies, avec le temps et les moyens logistiques nécessaires. Sur le plan sécuritaire, Bourita a réaffirmé l’attachement du Royaume au cessez-le-feu de 1991, dont le maintien ne dépend pas, selon lui, de la seule présence d’observateurs internationaux.
L’Algérie désignée responsable, la Russie ménagée
Le ministre a consacré une partie de son intervention au rôle de l’Algérie dans les événements du 30 octobre. Sans remettre en cause les relations avec Moscou, il a imputé la responsabilité politique de la fin de la MINURSO au pays qui, selon lui, a encouragé le veto russe.
Il a également relevé ce qu’il considère comme une contradiction dans la position algérienne : après avoir refusé de participer au vote sur la résolution 2797 en 2025, Alger soutient aujourd’hui une proposition russe visant à reconduire le dispositif existant. L’argument défendu par Bourita est que les adversaires du plan d’autonomie ont contribué, par leur opposition au projet américain, à provoquer précisément la disparition d’une mission dont ils réclamaient le maintien. Le résultat du vote constitue ainsi, dans la lecture de Rabat, un changement des paramètres du dossier plutôt qu’un retour à la situation antérieure.
La diplomatie bilatérale et la Quatrième Commission pour la suite
Au-delà du sort de la MINURSO, Bourita a exposé les orientations de la prochaine étape. La non-reconduction du mandat devrait, selon lui, mettre fin aux rendez-vous périodiques du Conseil de sécurité consacrés à la mission et à ses rapports. Le Conseil conserve néanmoins la possibilité de se saisir à nouveau du dossier. Le ministre a également évoqué la Quatrième Commission de l’Assemblée générale des Nations unies, chargée notamment des questions de décolonisation. Contrairement au Conseil de sécurité, aucun État n’y dispose d’un droit de veto. Bourita estime que les soutiens internationaux obtenus par le Maroc doivent désormais s’y traduire plus concrètement.
Cette orientation s’accompagne d’une priorité réaffirmée pour les relations bilatérales. Le Royaume entend poursuivre la dynamique diplomatique engagée sous l’impulsion du Roi Mohammed VI, à travers les soutiens au plan d’autonomie, les reconnaissances de souveraineté, les investissements et le développement des partenariats avec les États.
Pour Bourita, ces engagements entre pays présentent une portée concrète qui dépasse les échéances récurrentes des organisations internationales. La résolution 2797 de 2025 avait consacré une dynamique déjà engagée sur le terrain diplomatique, sans en être le point de départ. L’entretien du 31 octobre apporte ainsi un éclairage sur la stratégie marocaine. Rabat ne cherchait pas uniquement à obtenir une nouvelle résolution favorable : il était également préparé à une rupture avec le mécanisme onusien existant.
La disparition de la MINURSO ne clôt pas juridiquement, à elle seule, le dossier du Sahara aux Nations unies. Mais elle ouvre, pour le Maroc, une séquence dans laquelle la défense du plan d’autonomie devrait s’appuyer davantage sur les rapports directs avec les États et sur les soutiens déjà acquis, plutôt que sur le renouvellement annuel d’une mission créée il y a 35 ans.