La scène de Jénine qui montre deux Palestiniens désarmés exécutés après s’être rendus, n’est pas une bavure isolée, mais le symptôme d’une dérive systémique de l’armée israélienne. En toile de fond, une violence banalisée, l’impunité encouragée, l’expansion coloniale accélérée et un droit international relégué au rang de décor diplomatique.
Jeudi dernier, deux hommes sortent du garage d’un immeuble de Jénine, les bras levés, se couchent à terre, puis sont rabattus vers l’intérieur avant que des tirs ne retentissent.
Une scène de quelques secondes filmées, des images choquantes qui font le tour du monde et une question centrale : que vaut encore le droit, en Cisjordanie, quand une «procédure de reddition» peut se terminer par ce que l’ONU décrit comme une «apparente exécution sommaire» ?
Ce qui s’est passé à Jénine n’est pas un simple «incident» à examiner, comme l’écrit l’armée israélienne. C’est le révélateur d’une dérive profonde où la violence est devenue banale, l’impunité presque systématique et la déshumanisation des Palestiniens assumée au sommet de l’Etat.
Le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, ne s’en cache pas. «Les terroristes doivent mourir !», tranche-t-il, apportant son «soutien total» aux soldats et gardes-frontières.
Quand l’autorité politique valide par avance l’usage létal de la force, l’enquête annoncée a tout d’une formalité administrative.
Dans le même temps, le haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme réclame une investigation «indépendante, rapide et approfondie» et met en doute la crédibilité de toute enquête menée par une instance liée au gouvernement israélien.
La scène de Jénine se place ainsi au croisement de deux logiques : une logique sécuritaire israélienne qui tend à considérer tout Palestinien comme un ennemi potentiel, même désarmé, et une logique de droit international qui, sur le papier, protège les civils et encadre le recours à la force. En Cisjordanie, la première a largement pris le dessus sur la seconde.
Meurtres en série
Les chiffres rappellent qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. Depuis le 7 octobre 2023, plus d’un millier de Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par des soldats ou des colons, contre une quarantaine d’Israéliens dans des attaques ou lors de raids militaires.
Sur les dix dernières années, la courbe est éloquente : des dizaines de morts palestiniens chaque année, puis une explosion à partir de 2022, avec 191 morts, 548 en 2023, 503 en 2024 et déjà plus de 220 pour les onze premiers mois de 2025.
Tout cela découle d’une violence des colons qui, longtemps minimisée, est désormais massivement documentée. En 2023, OCHA relève en moyenne trois attaques de colons par jour.
En octobre 2025, le chiffre grimpe à 264 attaques en un mois, soit plus de huit par jour, un record depuis que l’ONU tient une comptabilité.
Ce niveau a même poussé des alliés d’Israël à réagir : la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni dénoncent une «augmentation massive» des violences de colons et demandent à Israël de protéger les civils palestiniens.
Quand quatre capitales européennes en sont à rappeler à l’Etat occupant ses obligations les plus élémentaires, c’est que le seuil de tolérance diplomatique a été franchi.
Certes, on voit parfois un contre-exemple, comme l’inculpation pour «terrorisme» d’un colon accusé d’avoir grièvement blessé une Palestinienne à Turmus Ayya. Mais si cette procédure a choqué, c’est précisément parce qu’elle reste exceptionnelle.
L’essentiel des attaques de colons ne débouche ni sur des inculpations lourdes, ni sur des peines dissuasives. Pour dire que le pouvoir israélien mène une politique qui entretient la certitude de l’impunité.
En cela, la Cisjordanie, censée être le cœur d’un futur Etat palestinien, fonctionne aujourd’hui comme un théâtre d’opérations permanent, sous régime d’exception.
A cette violence directe s’ajoute une violence structurelle faite de démolitions, de confiscations de terres et d’attaques de colons. Le bureau des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) recense environ 9.800 structures palestiniennes démolies entre 2009 et 2023, plus de 13.000 personnes déplacées et déjà plus de 1.500 structures détruites en 2025.
Sur le terrain, cela signifie des familles entières obligées de quitter leurs maisons, des commerces rayés de la carte et des communautés bédouines déracinées.
Il y a désormais quelque 700.000 colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, répartis dans environ 350 implantations et avant-postes. On comptait il y a dix ans autour de 570 à 600.000 colons.
Aujourd’hui, au nom de sa soi-disant sécurité, Israël foule du pied les lois et conventions internationales et s’autorise à redessiner la géographie de la Cisjordanie par les routes militaires, les zones fermées, les démolitions et les implantations anarchiques de colonies.
Au final, l’on se retrouve avec un territoire occupé, de plus en plus intégré de facto à Israël, où les Palestiniens sont cantonnés dans des enclaves discontinues.
Alors, dans une telle configuration, la «solution à deux Etats», c’est-à-dire un Etat palestinien dans les frontières de 1967 avec Al Qods-Est comme capitale, vivant côte à côte avec l’Etat d’Israël, quand bien même elle reste la seule voie pour une paix durable dans la région, est-elle toujours viable ? Ou se résume-t-elle plutôt à une utopie diplomatique ?
F. Ouriaghli