Ce lundi, la Chambre des conseillers ne se prononcera pas seulement sur un projet de loi, mais sur la trajectoire future d’un secteur essentiel à la vie démocratique : la presse. Le texte n°26.25, qui réorganise en profondeur le Conseil national de la presse, marque la fin d’une autorégulation hésitante et l’entrée dans une gouvernance mieux structurée et opérationnelle.
Depuis sa création en 2018, le Conseil national de la presse est souvent comparé à une maison mal finie : l’intention était noble, l’architecture prometteuse, mais le chantier mal balisé.
Le Maroc voulait une autorégulation digne d’une profession responsable, capable de conjuguer liberté, éthique et indépendance. Mais l’expérience du premier mandat a révélé un système incomplet, vulnérable aux interprétations et parfois paralysé par ses propres textes.
Zones d’ombre, absence de mécanisme clair pour les élections, flou institutionnel… : la presse a un Conseil, mais pas encore une orientation claire.
Le projet de loi n°26.25 portant réorganisation du CNP arrive donc non pas comme une rupture, mais comme une maturation.
Il élargit le texte fondateur, passant de 54 à 97 articles, non pour alourdir la machine, mais pour lui donner des bras, des jambes et surtout une colonne vertébrale. Car la réforme ne se contente plus d’édicter des principes, elle pose les mécanismes.
L’autorégulation cesse d’être un slogan
Dans un secteur fragilisé par la crise du modèle économique, la prolifération des sites électroniques non structurés, la domination des réseaux sociaux et l'érosion de la confiance du public, la réforme du CNP arrive à point nommé.
En effet, à l’heure où le Maroc affirme son ambition d’être un hub régional d’influence, de modernité et de souveraineté numérique, il ne peut plus se contenter d’une presse fragmentée et institutionnellement hésitante. Une démocratie s’appuie autant sur ses urnes que sur ses plumes.
C’est précisément là que le nouveau projet de loi apporte une avancée majeure : l’introduction d’une Commission de supervision des élections. Un détail technique ? Non, une révolution méthodologique.
Ce mécanisme garantit que les représentants de la profession seront choisis par la profession. Il réconcilie enfin l’autorégulation avec son essence : la responsabilité des pairs.
Autre innovation à relever : l’adoption du vote individuel pour les journalistes, afin de rompre avec les logiques de listes, souvent sources d’alliances opaques et de représentativités discutables. Pour une profession qui réclame transparence et équité, il était temps de commencer par appliquer ces règles à soi-même.
La réforme donne également un signal fort : l'Etat reprend sa place de garant et non de gestionnaire. Le CNP, selon cette nouvelle architecture, reste indépendant, professionnel et souverain dans ses décisions.
Mais il est désormais encadré par un socle juridique clair, sécurisé et équilibré. Et ça change tout. La parole est désormais aux professionnels, mais dans un cadre intelligemment balisé.
Il faut aussi souligner que l’esprit de cette réforme est non pas de corriger le Conseil, mais de le réarmer. Lui donner des prérogatives claires, des procédures de recours, des mécanismes d’investiture et surtout la capacité de représenter la profession de façon crédible, en interne comme à l’international.
Parce que la presse marocaine ne peut plus se battre avec des outils du siècle dernier, alors que les fake news voyagent à la vitesse de la 5G, que l’information se fabrique dans les algorithmes et que la confiance du public s’effrite à chaque approximation.
C’est dire que ce texte renforce le CNP et protège la presse des errances et de la tentation de l’ingérence. Car oui, l’autorégulation est une responsabilité qui exige rigueur et cohérence.
Ce lundi, à la Chambre des conseillers, on ne votera pas uniquement un texte. On décidera si le Maroc choisit de confier son espace médiatique à une instance solide, crédible et armée pour les défis du XXIᵉ siècle, ou si l’on préfère laisser la presse naviguer à vue.
Il ne s’agit donc pas de sauver le Conseil national de la presse. Il s’agit de lui donner les moyens de nous sauver, nous journalistes, éditeurs et opinion public, de la dérive du vacarme numérique et de la désinformation.
F. Ouriaghli